19 juillet 2008

La mise en scène suicidaire

Maryvonne Blanchard-Roginski - Home Page
Psychologue-Psychothérapeute 3, rue de Nemours - 35000 Rennes

VIOLENCE DE LA MISE EN SCENE : POUR QUI ? POUR QUOI ?

Travaillant en tant que thérapeute auprès de familles touchées par le suicide d'un  proche
quelque soit l'âge et en tant qu'intervenante auprès d'équipes soignantes et bénévoles concernées
par le suicide des personnes âgées, j'ai pu noter à travers ce que chacun énonce de ses chocs
émotionnels ce qui fait violence dans le suicide en général :

-          l'intentionnalité du geste tout d'abord,

-          la brutalité du mode choisi,

-          le côté inattendu de l'événement,

-          le choc de la découverte du corps,

-          le trouble provoqué par l'enquête policière.

Enfin, la culpabilité que renvoie un tel geste comme s'il était évident qu'il y avait un message à lire,
comme si le suicide était le résultat d'une tentative d'élaboration qui avait échoué.

Maintenant ce qui fait violence pour les uns et les autres ne vient pas dire comment
celui qui se suicide conçoit la brutalité de son geste.

Bien que tout puisse paraître violent dans le suicide, il est un moment qui va le paraître particulièrement,
c'est celui du passage à l'acte. En effet, se suicider c'est à un moment précis choisir sa mort, sa propre "mise à mort".
Ce choix viendra profondément troubler la personne qui découvrira le corps ainsi que les proches de part la symbolique
du geste plus ou moins forte et la lecture que chacun en fera. La violence apparaît dans la scène elle-même,
ce qui va se voir, se remarquer et qui va marquer les personnes. Or j'ai pu constater une différence assez importante
entre la façon de se préparer des personnes jeunes dont les dispositifs peuvent être très élaborés voire méticuleux
et le dépouillement de l'acte suicidaire chez les personnes âgées.
Cette absence de préparation me paraît plus flagrante encore lorsque les personnes se trouvent en établissement.

Ce qui ressort comme éléments particulièrement violents dans la mise en scène chez les personnes âgées sont :

-          la détermination à mourir

-          et l'absence de l'autre dans la mise en scène.

La détermination à mourir chez la personne âgée se manifeste par le fait qu'elle ne va pas multiplier les moyens,
les assurances pour ne pas, au dernier moment, parer à un sursaut de vie, à un réflexe de défense contre la mort.
Elle ne s'assure pas car elle est sure d'elle. D'ailleurs les personnes âgées ne se ratent jamais.

Des personnes plus jeunes bien déterminées elles aussi à mourir s'assurent davantage, choisissent des procédés
parfois très élaborés pour éviter d'être surprises par une réaction de défense au dernier moment.
Elles ne veulent pas se rater et veulent faire taire les échos de vie qui leur viendraient au dernier moment.
Dans le cas de la personne âgée suicidante il n'en est pas de même comme si elle montrait à la fois une détermination
au sens de volonté implacable que rien ne viendra surprendre et une détermination au sens ou quelque chose agit et dirige
et qui suffit à garantir le résultat. Ainsi le sujet est-il déterminé à mourir, mais aussi déterminé par des choses qui lui échappent.
Les sujets jeunes qui laissent des lettres ou qui se sont ratés de peu l'expriment ainsi :
"je ne sais pas vraiment pourquoi je vais faire cela, pardon c'est plus fort que moi. "Je sais que c'est terrible pour vous mais quelque chose me pousse à le faire... "

Cette détermination à mourir explique que la personne âgée utilise elle des moyens simples ce qu'elle a sous la main,
se jeter dans un puits, se noyer dans un plan d'eau peu profond comme me le disait une collègue :
"on dirait qu'elle pourrait se noyer dans un verre d'eau ! ", les personnes âgées se pendent au pied d'un radiateur
ou d'une chaise alors que les gens jeunes choisiront de se pendre "haut et court", se noieront en se jetant d'un pont, etc..

La personne âgée semble réaliser physiquement ce qui est déjà là comme état psychique, en effet le suicide de la personne âgée
n'est jamais impulsif en dehors de pathologies particulières bien que l'absence de préparation nous indiquerait le contraire
 tant elle semble prête à le faire à chaque instant.

L'absence de l'autre dans la mise en scène se révèle justement à travers les endroits où il aurait pu se trouver et où il manque.
 Il n'y a quasiment jamais de lettre, de dernières volontés exprimées, d'indication où la personnes est allée se suicider, par exemple.
 Il est quasiment impossible également que l'autre puisse interrompre le processus car la personne âgée s'assure de ne pas être dérangée.
Elle n'a pas appelé auparavant ses proches, etc..

Son souci n'est pas non plus de savoir quelle scène va être présentée à l'autre lors de la découverte du corps.

Bon nombre de personnes suicidantes plus jeunes se soucient de l'entrée de l'autre sur cette scène, la manière dont il va être happé dans ce jeu d'horreur.
Il y a un côté "metteur en scène" dans ces suicides là (et ce n'est pas que du théâtral).
Même si nous ne pouvons probablement pas en saisir toute la signification au moins est-il possible de penser
que la mise en scène dans ses moindres détails a eu un sens pour le défunt et ce qui a fait rupture pour lui peut
être éventuellement repris dans une chaîne faisant sens pour le sujet endeuillé.

Or la personne âgée n'est pas ce cas là. C'est peut être cela qui fait violence d'une autre manière, le fait que le survivant ne soit plus,
lui non plus sur la scène de la vie. Pas un mot, pas un appel au secours d'une manière ou d'une autre.

Il n'est pas question bien sur d'imaqiner comme c'est souvent le cas que la présence aurait tout évité mais cela vient projeter
à la face du sujet endeuillé quelque chose de son absence dans la mort au-delà de toute tentative de rattrapage imaginaire.

A cette pauvreté de mise en scène chez la personne âgée, répond également une enquête policière minimale,
très formelle tant le suicide paraît évident. Plus les moyens utilisés chez les plus jeunes sont complexes, inhabituels,
plus l'enquête sera prolongée parfois jusqu'à l'autopsie. Le champ policier interférera davantage
celui du médical et viendra créer une confusion chez les endeuillés

puisqu'il y aura suspicion de meurtre, on passera ainsi d'une culpabilité à une responsabilité éventuelle assez perturbante.

Dans le cas des personnes âgées, on aurait tendance à classer les choses rapidement non pas par négligence
mais parce que l'on est persuadé de mieux comprendre qu'une personne âgée puisse se suicider, elle aurait soit disant
plus de raisons de le faire qu'une personne plus jeune (par exemple : elle est plus proche de la mort, elle en a peur, peur de la déchéance, de la fin de vie, etc..)
Si bien que les raisons sociales nous empêchent de chercher à comprendre ce qui s'est réellement passé pour le sujet.

Pourtant la personne âgée en se suicidant ne semble pas anticiper sa mort plutôt concrétiser justement quelque chose qui en elle est déjà mort,
 le sujet se serait déjà effondré comme l'exprime Winnicott à propos du suicide. En effet si nous restons sur l'idée que la personne se suicide
pour éviter quelque chose nous courcircuitons le sujet qui souffre et qui veut mettre fin à sa vie, (c'est le désir qui est mort).

N'est-ce pas là une violence qui leur est faite, aux personnes âgées, de ne pas reconnaître la même intensité de leurs sentiments
que pour les jeunes notamment la souffrance qui sous tend tout acte suicidaire. Dans le climat actuel du débat sur l'euthanasie,
j'ai bien peur que nous passions de l'indifférence générale à la "compréhension" générale du suicide des personnes âgées
sous-entendu que leur geste serait justifié. Faut-il voir là, dans notre volonté de dédramatiser le suicide de la personne âgée,
notre propre projection d'une certaine idée de la mort survenant après une vie bien remplie.
Cela nous permet sans doute face à la violence de leur geste d'atténuer nos propres angoisses,
notre propre souffrance dont nous ne pouvons faire totalement l'économie.